19 mars 2015

Le «Cessons d'être des colonisés» de Pierre Karl Péladeau


«Cessons d’être des colonisés» exhorte Pierre Karl Péladeau, selon ce que rapporte en page frontispice Le Journal de Québec, le samedi 14 mars dernier. Faut-il en déduire que le mythe du francophone colonisé subsiste encore dans certains esprits au Québec?

Nos ancêtres sont venus d’Europe  pour coloniser l’Amérique. Ils y ont joué le rôle du colonisateur. Une fois la Nouvelle-France cédée à l’Angleterre en 1763, les francophones ont continué de participer à l’effort de colonisation européenne ici en contribuant à l’occupation du territoire et en fournissant une main d’œuvre bon marché pour l’exploitation des ressources et l’industrialisation. Ils étaient cependant absents  des réseaux économiques et commerciaux dominés par les anglophones, ce qui les a empêchés de bénéficier de la plus-value de la colonisation. Toutefois, sur le plan politique, leur présence se faisait bien sentir dans l’évolution du système démocratique au Canada. La langue, la religion et le berceau étaient  les assises de leur survie. Leur conservatisme social, leur manque d’intérêt pour l’éducation et leur manque d’ambition (nés pour un petit pain) ont contribué à forger leur personnalité et leur identité collectives de l’époque. Faut-il pour autant en conclure qu’ils étaient des colonisés?

Durant les années 1960, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) a démontré que les francophones accusaient un retard important sur le plan économique par rapport à la plupart des autres groupes ethniques ou linguistiques, et non pas uniquement par rapport à la communauté anglophone. Leurs difficultés  sur les plans économique et social  étaient bien évidentes, mais y avait-il là de quoi en faire des «Nègres blancs d’Amérique» ou des colonisés?

En même temps que ce diagnostic tombait, la coquille protectrice  des francophones se transformait. Les courants sociaux qui se sont développés en Occident après la deuxième guerre mondiale les ont rejoints progressivement, mais ce ne fut pas pour autant «Le refus global» prôné par des artistes.

Au Québec, la Révolution tranquille s’est amorcée au début des années 1960. Des investissements majeurs en éducation et dans les infrastructures économiques et sociales, au bénéfice notamment des francophones, ont nettement contribué à améliorer leur situation. Ensuite, la reconnaissance du français comme langue officielle du Québec et le bilinguisme officiel au Canada, malgré des ratés, ont aussi contribué à améliorer le climat social et la perception d’eux-mêmes des francophones.

Les Québécois découvraient enfin les possibilités et la marge de manœuvre que leur conféraient les compétences constitutionnelles de leur État pour promouvoir leur développement et leur mieux être. Le slogan «Maître chez nous» collait bien à leur nouvelle réalité, à leur volonté et à leurs aspirations.

Les moyens importants consentis en éducation ont permis aux francophones d’obtenir la formation nécessaire pour avoir accès à un plus grand nombre d’emplois mieux rémunérés ou encore pour se lancer en affaires mieux outillés pour réussir. Leur retard sur le plan économique par rapport aux autres groupes linguistiques, s’il existe encore, s’est nettement atténué.

Les progrès des francophones du Québec ont eu un effet d’émulation chez ceux d’ailleurs au Canada, et ceux-ci ont été enclins à faire valoir leurs droits et à exercer un meilleur contrôle sur leur destinée à certains égards, bien que beaucoup reste à faire.

Les Premières nations, quant à elles, ont commencé à s’imposer, dans une certaine mesure, comme partenaires du développement du Canada, bien que leurs conditions d’existence soient encore loin d’être comparables à ce que vivent les autres Canadiens. Cependant, bien malgré elles, le rôle du colonisé leur a été imposé dans l’histoire du Canada et ce, que le colonisateur soit Français ou Anglais. Contrairement à bien d’autres peuples colonisés, elles ne peuvent toutefois espérer le départ des colonisateurs, ceux-ci ayant décidé de se fondre dans le paysage.

Les colonisateurs français ne pouvaient, selon moi, devenir des colonisés simplement parce qu’ils ne tenaient plus le gouvernail de la colonisation à compter de la fin du dix-huitième siècle. Il s’ensuivit tout de même des conséquences importantes pour eux dans leur rôle et dans les avantages et les inconvénients de la colonisation. Ils demeuraient toutefois des acteurs importants de la colonisation, et non pas seulement des figurants, ne serait-ce que par le rôle qu’ils ont joué sur le plan politique dans l’évolution du Canada. Ils ont certes été atteints et blessés dans leur amour-propre et dans leur personnalité, mais peut-on pour autant prétendre qu’ils sont passés de colonisateurs à colonisés?

Plusieurs indépendantistes des années 1960 cherchaient à se reconnaître dans le «Portrait du colonisé» d’Albert Memmi. En 2015, les jeunes indépendantistes ont probablement un égoportrait différent à mettre de l’avant, du moins je leur souhaite.
P.S. : Le commentaire de monsieur Péladeau m'a permis de recycler et de modifier un article que j'ai publié dans mon blog il y a quelques semaines. Il était intitulé «Les francophones au Canada : colonisateurs ou colonisés?


14 mars 2015

L'économie est-elle une science? La réponse de Schumpeter


Cette question a été maintes fois posée; elle l’est encore aujourd’hui, même si plusieurs y ont déjà répondu, et elle le sera vraisemblablement encore dans l’avenir. Juste pour donner aux lecteurs de ce billet une idée de l’intérêt qu’elle suscite : une recherche sur Internet donne 512 000 résultats lorsqu’on la pose en français, et 315 000 000 en anglais. Un examen sommaire de quelques-uns des textes répertoriés offre, sans surprise, de multiples réponses.

L’éminent économiste Joseph Alois Schumpeter (1883-1950) s’est lui aussi posé cette question. Comment a-t-il choisi d’y répondre dans son «Histoire de l’analyse économique»* publiée il y a plusieurs décennies? Selon lui,

« L’économie…n’est pas …une science si nous faisons de l’emploi de méthodes semblables à celle de la physique mathématique le caractère spécifique (definiens) de la science. Dans ce cas, seule une faible part de l’économie est scientifique, … » (page 30)

Il propose toutefois une autre approche :

« …est une science tout domaine de connaissance qui a mis au jour des techniques spécialisées de recherche des faits et d’interprétations ou d’inférence (analyse)…est une science tout domaine de connaissance où des…chercheurs…se vouent à l’amélioration du capital existant de faits et de méthodes et, au long de ce processus, acquièrent en ces deux points une maîtrise qui les différencie du «profane» et finalement aussi du simple «praticien». » (pages 30 et 31)

Et il ajoute :

« …l’économie est évidemment une science, en conformité avec notre définition du mot. » (page 31)

Sa définition s’apparente à celles des dictionnaires. Schumpeter va cependant jusqu’à énoncer les connaissances de base essentielles pour contribuer adéquatement à la science économique. «Ce qui distingue l’économiste scientifique de tous ceux qui réfléchissent, parlent et écrivent sur des sujets économiques…» (page 36), c’est la maîtrise que celui-ci a de l’analyse économique, soit les techniques, au sens large précise-t-il, qu’il classe en trois catégories : l’histoire, la statistique, incluant les méthodes statistiques, et la théorie économiques (pages 36 et 47). À l’analyse économique, il en vient à ajouter ce qu’il appelle la  «Sociologie Économique» (page 48).  Il écrit :

«Pour reprendre une formule heureuse : l’analyse économique traite des questions relatives au comportement des individus en tout instant et à la nature des effets économiques qu’ils engendrent par ce comportement; la sociologie économique s’occupe de savoir comment ils en vinrent à adopter ce comportement.» (page 48)

Par ailleurs, Schumpeter sert une mise en garde assez sévère aux économistes en les invitant à ne pas céder :

« …à leur penchant marqué à se mêler de politique, à colporter des recettes politiques, à se présenter sous les traits de philosophes de la vie économique,…» et ce faisant, à négliger «… le devoir d’affirmer explicitement les jugements de valeur qu’ils introduisaient dans leur raisonnement. » (page 46)

Pour revenir à la question initiale, elle est parfois posée par des gens qui retiennent surtout les difficultés des économistes à prévoir l’évolution à court ou moyen termes de l’économie ou à prévoir les récessions ou les crises financières. D’ailleurs, on sent  bien la moquerie chez ceux qui la présentent de cette façon. Or, bon nombre d’économistes, pour ne pas dire la grande majorité, n’ont jamais, dans l’exercice de leur profession, à faire une quelconque prévision.

Il n’y a qu’à s’arrêter, ne serait-ce qu’une fois par année, aux travaux de recherche de ceux qui reçoivent le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour se convaincre du sérieux des économistes scientifiques.


L’univers d’observation et d’analyse des économistes est particulièrement vaste, complexe et constamment en mouvance. Les leçons tirées des expériences antérieures sont utiles, mais elles sont rarement les solutions toutes faites aux nouveaux problèmes à examiner et à solutionner. D’ailleurs, l’économie n’est pas unique à cet égard; bien d’autres domaines de connaissances, en particulier les sciences humaines et les autres sciences sociales, sont confrontés à cette même réalité. Pour reprendre les mots du géologue Patrick De Wever : «…la science n’est pas une connaissance figée.» 
 

*Schumpeter, Joseph Alois. «Histoire de l’analyse économique», tome 1«L’âge des fondateurs». Éditions Gallimard (1983 et 2004), pages 25 à 82 de l’édition de 2004. La version anglaise «History of Economic Analysis» a été publiée pour la première fois en 1954.

 
P.S. : Je tiens à préciser que je ne suis pas un «économiste scientifique»; toutefois, je m’intéresse et j’étudie l’économie depuis près de quarante-cinq ans.