5 mars 2016

«Un homme et son péché» de Claude-Henri Grignon



Je m’attendais à ce que ce roman ait au moins quatre cents pages tenant compte qu’il a servi d’inspiration à des émissions à la radio et à la télévision qui furent diffusées de très nombreuses années. Et pourtant, il en fait un peu moins de cent vingt-cinq, en excluant la préface et le glossaire. Il a aussi été porté au cinéma. Ce sera toutefois le début du récent téléroman «Les pays d’en haut» qui m’incitera à en faire la lecture.

L’auteur nous raconte la vie d’un avare qu’il a connu alors qu’il résidait dans la région des Laurentides au Québec. La servitude à l’argent de Séraphin domine son existence. Elle marque de façon particulièrement négative ses relations avec les autres personnes qui en viennent d’ailleurs soit à le craindre, soit à le détester ou soit à le trouver dégoûtant ou même hideux. Il se prive de tout sur le plan humain et matériel pour assouvir sa passion de s’enrichir monétairement; une richesse importante par rapport à celle de ses concitoyens de Sainte-Adèle, mais dérisoire si on la compare à celle des barons de la finance et de l’industrie de l’époque. Son épouse, Donalda, sera une victime de sa passion-vice. Elle vivra à ses côtés un an et un jour, une éternité tenant compte des circonstances, avant de mourir privée de tout, à l’exception des prières du curé et de l’extrême-onction qui ont l’avantage de ne rien coûter à Séraphin.

Le roman de Grignon n’est pas qu’avarice et souffrance. Il nous transporte dans une région pittoresque du Québec à la fin du dix-neuvième siècle. Il nous décrit bien les conséquences des saisons sur le quotidien et les gagne-pain des défricheurs de l’époque. Leur mode de vie est évoqué ainsi que certaines pratiques du temps, comme la veillée-au-corps. L’auteur fait aussi allusion au libertinage, notamment celui d’Alexis, un père de famille au grand cœur, porté à l’excès, tout comme son cousin Séraphin, mais leurs péchés capitaux sont  bien différents.

Au lit dans le roman, on y est malade, tourmenté, à l’agonie, à la recherche d’un peu de chaleur, et c’est là où s’achève la vie misérable en couple de Donalda. Dans le nouveau téléroman, il en est tout autrement, du moins jusqu’à maintenant, sauf au moment de la maladie d’amour de la jeune Donalda.

Enfin, en préface du roman, l’auteur nous révèle qu’il n’y a que dans la mort de l’avare qu’il a laissé libre cours à son imagination : «Tout le reste, ce sont des gestes, ce sont des faits qui se sont produits à heure dite et dans un temps déterminé.» (page 21).

Référence : Grignon, Claude-Henri. «Un homme et son péché». La première édition remonte à 1933; la plus récente, en 2012, fut publiée chez Les Éditions internationales Alain Stanké, collection 10/10.

21 janv. 2016

«The Book of Negroes» de Lawrence Hill

«The Book of Negroes» est un roman historique sur l'esclavage; celui vécut par les Africains en Amérique du Nord, particulièrement au dix-huitième siècle. Outre le récit traditionnel de la capture des esclaves, de leur traversée de l'océan et de leur existence de misère, notamment aux États-Unis, le roman met l'accent aussi sur les efforts déployés, notamment en Angleterre, pour obtenir, d'abord, la fin du commerce des esclaves et, ensuite, l'abolition de l'esclavage au dix-neuvième siècle.

Lawrence Hill ajoute une autre dimension originale : le sort réservé aux Noirs qui sont demeurés loyaux à l'Angleterre durant et après la Révolution américaine. Il en fait séjourner plusieurs en Nouvelle-Écosse après la Révolution, et il fait vivre ensuite à certains d'entre eux un retour en Afrique, plus précisément en Sierra Leone, où la liberté tant espérée ne sera pas, pour la plupart d'entre eux, conforme à leurs rêves et à leurs attentes.

L'auteur a consulté un grand nombre de spécialistes et d'ouvrages de référence pour guider sa rédaction de ce roman. Il fait ainsi évoluer ses personnages dans les événements qui ont véritablement marqué l'histoire de l'esclavage des Noirs.

Référence : Hill, Lawrence. «The Book of Negroes». HarperCollins Publishers Ltd, 2007. 487 pages.

 http://lawrencehill.com/the-book-of-negroes/

29 oct. 2015

«Brève histoire des patriotes» de Gilles Laporte


Ici, au Québec, tout le monde connaît la Journée nationale des Patriotes puisque c’est un jour de congé férié le lundi précédant le 25 mai. Mais, qui peut prétendre bien les connaître nos Patriotes d’antan? Gilles Laporte, lui, les a bien étudiés, et il partage avec nous ses connaissances en en publiant une synthèse.

Son livre nous renseigne sur le contexte social, économique et politique de la première moitié du dix-neuvième siècle, sur les «quarante ans de lutte politique» de cette époque, sur l’étendue de la «mobilisation» dans les diverses régions du Bas-Canada, sur les insurrections de 1837 et de 1838 et la «mise en échec» des Patriotes. Il nous dresse aussi un portrait individuel de cinquante leaders du «mouvement patriote», dont Louis-Joseph Papineau, Robert et Wolfred Nelson, George-Étienne Cartier et Louis-Hippolyte La Fontaine. Certains ont été pendus, d’autres se sont exilés ou se sont fait imposer l’exil, quelques-uns sont mêmes devenus des bâtisseurs du Canada de 1867.

Les Patriotes ont été des précurseurs à bien des égards, selon Laporte, en militant pour la presse libre et la liberté d’expression, en constituant le premier parti politique organisé, en mettant sur pied le premier réseau scolaire laïque, en accordant aux Juifs le droit de siéger au Parlement, en célébrant la première Fête nationale du Québec et en contribuant à l’avènement de la «responsabilité ministérielle». Ils ont aussi dénoncé la peine de mort et réclamé des élections à tous les échelons du gouvernement, le suffrage universel, l’éducation gratuite et obligatoire, l’égalité de droits entre Blancs et Autochtones et l’établissement d’une république libre de toute attache à l’Angleterre (page 11).

Le Parlement où ils siégeaient n’avait cependant que peu de pouvoirs. Ils se limitaient, pour l’essentiel, à imposer des taxes pour financer les activités édictées par le Gouverneur. En découla une crise politique majeure qui vint s’ajouter à une crise sociale due à l’absence des francophones de la plupart des réseaux économiques et commerciaux et des lieux de pouvoir décisionnel. La crise sociale et la crise politique devinrent aussi une « crise ethnique» (pages 300 à 305) au moment des affrontements de 1837 et de 1838.  

Nos patriotes étaient bien organisés, structurés, éloquents, rassembleurs sur le plan politique, mais ils étaient, selon l’auteur, sans préparation et sans véritables moyens pour affronter la puissance militaire de la Grande-Bretagne qui avait ultimement décidé d’en finir avec les rebelles.

Une fois l’insurrection matée, Lord Durham en est venu à proposer «…à la fois d’accorder la souveraineté à la colonie sur les affaires intérieures et de promptement assimiler les Canadiens français à la culture anglo-saxonne,…» (page 305). L’histoire s’écrira autrement sur la question de l’assimilation.

Un livre à lire pour bien comprendre le contexte politique et socio-économique de l’époque des Patriotes et l’avènement de la contestation de l’ordre établi qui se transforma en rébellion, et d’où émergera une plus grande démocratie parlementaire au Canada.

 

Référence : Laporte, Gilles. «Brève histoire des Patriotes». Les éditions du Septentrion, 2015. 361 pages.
http://www.septentrion.qc.ca/catalogue/breve-histoire-des-patriotes
 

15 oct. 2015

Quel sera le sort réservé au Partenariat transpacifique?






Le Partenariat transpacifique (PTP) est, pour l’essentiel, un calque de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) et de ses Accords de coopération en matière d’environnement et de travail, si l’on se base, pour l’instant, sur le contenu de l’entente de principe survenue le 4 octobre dernier. Il y a bien sûr des ajouts ou des aménagements pour tenir compte de l’évolution de la façon de commercer de nos jours et pour faciliter l’adhésion  de pays en développement. Toutefois, son cadre de référence est bien l’ALÉNA. Le PTP en viendrait ainsi, en pratique, à étendre à neuf autres pays riverains du Pacifique la zone de libre-échange déjà en vigueur entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. Il reste toutefois à compléter des étapes importantes, notamment la rédaction du texte formel de l’entente et à obtenir sa ratification chez les divers pays concernés.

Le fait que le PTP s’inspire de l’ALÉNA, dont les origines remontent à il y a un peu plus d’un quart de siècle avec l’adoption de l’Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, n’assure pas pour autant sa mise en œuvre. Sa filiation aux Accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), bien qu’évidente, n’est pas non plus gage qu’il voit le jour.

Les projets d’accords commerciaux de grande portée, tant sur le plan du contenu que du nombre de partenaires, ont de la difficulté à se concrétiser depuis le milieu des années 1990 ou le début du millénaire. Pensons au projet de zone de libre-échange des Amériques, aux négociations commerciales multilatérales de Doha sous l’égide de l’OMC, aux tentatives de négocier un accord de libre-échange entre les pays membres de l’APEC, et, plus récemment, au projet d’accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (UE) et à la nouvelle tentative de négocier une entente équivalente entre les États-Unis et l’UE. Les négociations d’un Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) à l’OCDE sont aussi un autre exemple de projet de libéralisation qui n’a pas abouti.  Ajoutons à cela que même l’Union européenne est remise en question dans certains milieux, notamment au Royaume-Uni où le maintien de ce pays dans l’UE pourrait faire l’objet d’une consultation populaire à court ou moyen terme.

On aurait pu croire qu’une fois engrangés les impacts et les retombées des accords commerciaux de grande envergure de la fin du vingtième siècle et de l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, l’élan vers de nouveaux accords et leur attrait seraient pratiquement irrésistibles.

Le ressac contre la mondialisation de l’économie et l’inquiétude que suscitent les nouveaux projets de libéralisation ont toutefois eu raison jusqu’à maintenant des intentions des gouvernements et des milieux économiques. L’adhésion de la population à ces initiatives n’est plus aussi largement répandue qu’auparavant, et les manifestations des groupes antimondialisation et leur version «Occupy» ont obtenu bien des appuis ces dernières années. La récession et la crise financière de 2008-2009, suivies d’une reprise et d’une expansion modestes de l’économie mondiale, ont aussi contribué à fragiliser l’appui populaire à la libéralisation des échanges commerciaux et de l’investissement.

Pour revenir de façon plus spécifique à la question de départ, le sort du PTP risque bien de se jouer aux États-Unis. Sans leur adhésion, cet accord perdrait une bonne partie de sa signification économique pour un bon nombre de pays. Peu d’États se risqueront à le ratifier sans avoir l’assurance que les États-Unis en feront autant. Or, à ce sujet, les paris sont ouverts, et on ne peut avec certitude, pour l’instant, affirmer dans quel sens le Congrès américain penchera lorsque le PTP lui sera soumis par l’Administration américaine pour obtenir l’autorisation de le signer, à la fois du Sénat et de la Chambre des Représentants.

Quant au Canada, si le PTP ne va pas de l’avant, il pourra toujours trouver consolation  dans le fait qu’il a déjà des accords de libre-échange avec quatre des onze autres participants aux négociations et à l’entente de principe, soit les États-Unis, le Mexique, le Chili et le Pérou. Sur la base du contenu du PTP, il pourra aussi intensifier ses négociations déjà amorcées sur une base bilatérale avec le Japon et Singapour, eux aussi du club des douze.

En conclusion, l’entente de principe du 4 octobre n’est qu’une étape dans un processus long, complexe et parsemé d’embûches avant que le PTP ne devienne réalité. Quant au sort qui lui sera ultimement réservé, seul l’avenir le dira.  Peut-être saura-t-il obtenir suffisamment d’appuis pour infléchir la tendance des quinze ou vingt dernières années.

 
 

22 juin 2015

«L'Écologie du réel» de Pierre Nepveu

Le sous-titre de cet essai de Pierre Nepveu «Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine» est plus évocateur de son contenu que le titre en soi : «L'Écologie du réel». Nepveu y examine les thèmes de la littérature d'ici au cours du vingtième siècle. Il décrit ainsi son intention : «Il s'agit d'abord d'interroger dans les textes et les œuvres un certain mode d'être de la conscience québécoise et, plus largement, un mode d'être du psychisme et de l'imaginaire contemporains,...» (page 10).

Le chapître trois «L'exil comme métaphore» a particulièrement retenu mon attention après que Jean-Martin Aussant, militant de l'indépendance du Québec, eut fait référence à «...la fin des exils...géographiques ou intellectuels.» lors des funérailles récentes de Jacques Parizeau. Il est intéressant d'y prendre connaissance de toute l'importance de l'exil, aux sens propre et figuré, dans la littérature québécoise. Nepveu en fait une «notion centrale», un «catalyseur» dans «...la naissance de la littérature québécoise moderne.» (pages 46 et 47). L'exil serait ce qui permet de rapprocher Crémazie et Nelligan et d'en faire des «frères jumeaux» qui, des décennies après leur mort, inspireront bien des auteurs de l'époque de la Révolution tranquille. Aussi, la «...métaphore de l'exil nourrira la promesse du pays.», selon Nepveu.

Par ailleurs,  Nepveu nous indique que pour les ««...écrivains de la Révolution tranquille, la littérature «canadienne-française» témoignait...de la réalité... La littérature «québécoise», elle, transforme, ou veut transformer, la réalité.»» (pages 18 et 19). La littérature québécoise se présente ainsi comme une force de «destruction créatrice», selon l'auteur.   C'est probablement une forme de «destruction créatrice» différente à bien des égards de celle décrite par l'économiste J. A. Schumpeter qui lui fait jouer un rôle primordial dans l'évolution de l'économie.

Quant à l'écologie du réel, ce serait en quelque sorte un «...système à la fois conflictuel et organisateur, dans la mesure où la littérature est toujours en définitive une manière de configurer le désordre, d'en assumer les déséquilibres, les anomalies, les terreurs ou les cocasseries, dans une visée symbolique unifiante.» ( page 211).

Référence : Nepveu, Pierre. «L'Écologie du réel. Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine». Les Éditions du Boréal, 1999. 220 pages
http://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/ecologie-reel-867.html

P.S. : Pierre Nepveu a aussi écrit une biographie sur le poète Gaston Miron. Voici le lien vers mon commentaire à ce sujet :
http://jailuetvous.blogspot.ca/2012/04/jai-lu-gaston-miron-la-vie-dun-homme.html

19 mars 2015

Le «Cessons d'être des colonisés» de Pierre Karl Péladeau


«Cessons d’être des colonisés» exhorte Pierre Karl Péladeau, selon ce que rapporte en page frontispice Le Journal de Québec, le samedi 14 mars dernier. Faut-il en déduire que le mythe du francophone colonisé subsiste encore dans certains esprits au Québec?

Nos ancêtres sont venus d’Europe  pour coloniser l’Amérique. Ils y ont joué le rôle du colonisateur. Une fois la Nouvelle-France cédée à l’Angleterre en 1763, les francophones ont continué de participer à l’effort de colonisation européenne ici en contribuant à l’occupation du territoire et en fournissant une main d’œuvre bon marché pour l’exploitation des ressources et l’industrialisation. Ils étaient cependant absents  des réseaux économiques et commerciaux dominés par les anglophones, ce qui les a empêchés de bénéficier de la plus-value de la colonisation. Toutefois, sur le plan politique, leur présence se faisait bien sentir dans l’évolution du système démocratique au Canada. La langue, la religion et le berceau étaient  les assises de leur survie. Leur conservatisme social, leur manque d’intérêt pour l’éducation et leur manque d’ambition (nés pour un petit pain) ont contribué à forger leur personnalité et leur identité collectives de l’époque. Faut-il pour autant en conclure qu’ils étaient des colonisés?

Durant les années 1960, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) a démontré que les francophones accusaient un retard important sur le plan économique par rapport à la plupart des autres groupes ethniques ou linguistiques, et non pas uniquement par rapport à la communauté anglophone. Leurs difficultés  sur les plans économique et social  étaient bien évidentes, mais y avait-il là de quoi en faire des «Nègres blancs d’Amérique» ou des colonisés?

En même temps que ce diagnostic tombait, la coquille protectrice  des francophones se transformait. Les courants sociaux qui se sont développés en Occident après la deuxième guerre mondiale les ont rejoints progressivement, mais ce ne fut pas pour autant «Le refus global» prôné par des artistes.

Au Québec, la Révolution tranquille s’est amorcée au début des années 1960. Des investissements majeurs en éducation et dans les infrastructures économiques et sociales, au bénéfice notamment des francophones, ont nettement contribué à améliorer leur situation. Ensuite, la reconnaissance du français comme langue officielle du Québec et le bilinguisme officiel au Canada, malgré des ratés, ont aussi contribué à améliorer le climat social et la perception d’eux-mêmes des francophones.

Les Québécois découvraient enfin les possibilités et la marge de manœuvre que leur conféraient les compétences constitutionnelles de leur État pour promouvoir leur développement et leur mieux être. Le slogan «Maître chez nous» collait bien à leur nouvelle réalité, à leur volonté et à leurs aspirations.

Les moyens importants consentis en éducation ont permis aux francophones d’obtenir la formation nécessaire pour avoir accès à un plus grand nombre d’emplois mieux rémunérés ou encore pour se lancer en affaires mieux outillés pour réussir. Leur retard sur le plan économique par rapport aux autres groupes linguistiques, s’il existe encore, s’est nettement atténué.

Les progrès des francophones du Québec ont eu un effet d’émulation chez ceux d’ailleurs au Canada, et ceux-ci ont été enclins à faire valoir leurs droits et à exercer un meilleur contrôle sur leur destinée à certains égards, bien que beaucoup reste à faire.

Les Premières nations, quant à elles, ont commencé à s’imposer, dans une certaine mesure, comme partenaires du développement du Canada, bien que leurs conditions d’existence soient encore loin d’être comparables à ce que vivent les autres Canadiens. Cependant, bien malgré elles, le rôle du colonisé leur a été imposé dans l’histoire du Canada et ce, que le colonisateur soit Français ou Anglais. Contrairement à bien d’autres peuples colonisés, elles ne peuvent toutefois espérer le départ des colonisateurs, ceux-ci ayant décidé de se fondre dans le paysage.

Les colonisateurs français ne pouvaient, selon moi, devenir des colonisés simplement parce qu’ils ne tenaient plus le gouvernail de la colonisation à compter de la fin du dix-huitième siècle. Il s’ensuivit tout de même des conséquences importantes pour eux dans leur rôle et dans les avantages et les inconvénients de la colonisation. Ils demeuraient toutefois des acteurs importants de la colonisation, et non pas seulement des figurants, ne serait-ce que par le rôle qu’ils ont joué sur le plan politique dans l’évolution du Canada. Ils ont certes été atteints et blessés dans leur amour-propre et dans leur personnalité, mais peut-on pour autant prétendre qu’ils sont passés de colonisateurs à colonisés?

Plusieurs indépendantistes des années 1960 cherchaient à se reconnaître dans le «Portrait du colonisé» d’Albert Memmi. En 2015, les jeunes indépendantistes ont probablement un égoportrait différent à mettre de l’avant, du moins je leur souhaite.
P.S. : Le commentaire de monsieur Péladeau m'a permis de recycler et de modifier un article que j'ai publié dans mon blog il y a quelques semaines. Il était intitulé «Les francophones au Canada : colonisateurs ou colonisés?


14 mars 2015

L'économie est-elle une science? La réponse de Schumpeter


Cette question a été maintes fois posée; elle l’est encore aujourd’hui, même si plusieurs y ont déjà répondu, et elle le sera vraisemblablement encore dans l’avenir. Juste pour donner aux lecteurs de ce billet une idée de l’intérêt qu’elle suscite : une recherche sur Internet donne 512 000 résultats lorsqu’on la pose en français, et 315 000 000 en anglais. Un examen sommaire de quelques-uns des textes répertoriés offre, sans surprise, de multiples réponses.

L’éminent économiste Joseph Alois Schumpeter (1883-1950) s’est lui aussi posé cette question. Comment a-t-il choisi d’y répondre dans son «Histoire de l’analyse économique»* publiée il y a plusieurs décennies? Selon lui,

« L’économie…n’est pas …une science si nous faisons de l’emploi de méthodes semblables à celle de la physique mathématique le caractère spécifique (definiens) de la science. Dans ce cas, seule une faible part de l’économie est scientifique, … » (page 30)

Il propose toutefois une autre approche :

« …est une science tout domaine de connaissance qui a mis au jour des techniques spécialisées de recherche des faits et d’interprétations ou d’inférence (analyse)…est une science tout domaine de connaissance où des…chercheurs…se vouent à l’amélioration du capital existant de faits et de méthodes et, au long de ce processus, acquièrent en ces deux points une maîtrise qui les différencie du «profane» et finalement aussi du simple «praticien». » (pages 30 et 31)

Et il ajoute :

« …l’économie est évidemment une science, en conformité avec notre définition du mot. » (page 31)

Sa définition s’apparente à celles des dictionnaires. Schumpeter va cependant jusqu’à énoncer les connaissances de base essentielles pour contribuer adéquatement à la science économique. «Ce qui distingue l’économiste scientifique de tous ceux qui réfléchissent, parlent et écrivent sur des sujets économiques…» (page 36), c’est la maîtrise que celui-ci a de l’analyse économique, soit les techniques, au sens large précise-t-il, qu’il classe en trois catégories : l’histoire, la statistique, incluant les méthodes statistiques, et la théorie économiques (pages 36 et 47). À l’analyse économique, il en vient à ajouter ce qu’il appelle la  «Sociologie Économique» (page 48).  Il écrit :

«Pour reprendre une formule heureuse : l’analyse économique traite des questions relatives au comportement des individus en tout instant et à la nature des effets économiques qu’ils engendrent par ce comportement; la sociologie économique s’occupe de savoir comment ils en vinrent à adopter ce comportement.» (page 48)

Par ailleurs, Schumpeter sert une mise en garde assez sévère aux économistes en les invitant à ne pas céder :

« …à leur penchant marqué à se mêler de politique, à colporter des recettes politiques, à se présenter sous les traits de philosophes de la vie économique,…» et ce faisant, à négliger «… le devoir d’affirmer explicitement les jugements de valeur qu’ils introduisaient dans leur raisonnement. » (page 46)

Pour revenir à la question initiale, elle est parfois posée par des gens qui retiennent surtout les difficultés des économistes à prévoir l’évolution à court ou moyen termes de l’économie ou à prévoir les récessions ou les crises financières. D’ailleurs, on sent  bien la moquerie chez ceux qui la présentent de cette façon. Or, bon nombre d’économistes, pour ne pas dire la grande majorité, n’ont jamais, dans l’exercice de leur profession, à faire une quelconque prévision.

Il n’y a qu’à s’arrêter, ne serait-ce qu’une fois par année, aux travaux de recherche de ceux qui reçoivent le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour se convaincre du sérieux des économistes scientifiques.


L’univers d’observation et d’analyse des économistes est particulièrement vaste, complexe et constamment en mouvance. Les leçons tirées des expériences antérieures sont utiles, mais elles sont rarement les solutions toutes faites aux nouveaux problèmes à examiner et à solutionner. D’ailleurs, l’économie n’est pas unique à cet égard; bien d’autres domaines de connaissances, en particulier les sciences humaines et les autres sciences sociales, sont confrontés à cette même réalité. Pour reprendre les mots du géologue Patrick De Wever : «…la science n’est pas une connaissance figée.» 
 

*Schumpeter, Joseph Alois. «Histoire de l’analyse économique», tome 1«L’âge des fondateurs». Éditions Gallimard (1983 et 2004), pages 25 à 82 de l’édition de 2004. La version anglaise «History of Economic Analysis» a été publiée pour la première fois en 1954.

 
P.S. : Je tiens à préciser que je ne suis pas un «économiste scientifique»; toutefois, je m’intéresse et j’étudie l’économie depuis près de quarante-cinq ans.

 

 

8 févr. 2015

La dinde et la mondialisation

La revue The Economist s'est intéressée à l'histoire de la dinde aux pages 78 et 79 de son édition du 20 décembre dernier. Et oui, vous avez bien lu! L'histoire de cette volaille que l'on aime bien déguster, notamment à l'Action de grâce et à Noël. Ses péripéties constituent une page de l'histoire de la mondialisation. Elle vient du Mexique, et non pas de l'Inde ou de la Turquie, comme pourraient le laisse croire respectivement ses noms français et anglais. Vous constaterez en lisant l'article de The Economist que son curriculum est assez divertissant et a donné lieu à bien des confusions.

Lien vers cet article :
http://www.economist.com/news/christmas-specials/21636598-birds-many-names-speak-early-globalisation-and-confusion-flight

28 janv. 2015

Les francophones au Canada : colonisateurs ou colonisés?


Au début des années 1970, j’ai lu des passages du «Portrait du colonisé» d’Albert Memmi. Un commentaire récent sur un réseau social d’un ancien collègue de travail m’a incité à le lire au complet cette fois-ci. Pourquoi? Tout simplement pour vérifier s’il était possible pour un peuple de passer du rôle de colonisateur à celui de colonisé.  

Memmi dédiait l’édition de 1966 de son livre «… à mes amis Canadiens français parce qu’ils se veulent Canadiens et Français.» Il écrivait aussi en page 19 que «…les Canadiens français … m’ont fait l’honneur de croire y retrouver de nombreux schémas de leur propre aliénation.»

L’image du francophone d’ici est toutefois loin d’être claire lorsque l’on tente de l’examiner à partir des profils respectifs du colonisateur et du colonisé. Je dois admettre que je n’ai  pas les connaissances pour y aller d’une grille d’analyse sociologique qui serait développée selon les critères ou les attributs retenus par Memmi.

Cependant, je vous propose ici quelques observations. Au début de la présence française en Amérique, le colon français jouait le personnage du colonisateur décrit par Memmi. Une fois la Nouvelle-France cédée à l’Angleterre par la France en 1763, la situation a changé, et c’est, probablement, un profil de dominant-dominé qui s’est dessiné, le francophone jouant évidemment le rôle du dominé. Quant aux Premières nations, l’image du colonisé, sans équivoque, leur a collé à la peau, que le colonisateur soit français ou anglais.


En fait, après la conquête, les francophones ont continué de participer à l’effort de colonisation européenne de l’Amérique du Nord en contribuant à l’occupation du territoire et en fournissant une main d’œuvre bon marché pour l’exploitation des ressources et l’industrialisation. Ils étaient cependant absents  des réseaux économiques et commerciaux dominés par les anglophones, ce qui les a empêchés de bénéficier du «privilège économique» de la colonisation, privilège que Memmi décrit bien dans son livre. Par ailleurs, sur le plan social, la langue, la religion et le berceau ont été les composantes de base de la protection et de la survie collective des francophones après la conquête. Leur conservatisme social, leur manque d’intérêt pour l’éducation et leur manque d’ambition (nés pour un petit pain) ont contribué à forger leur personnalité et leur identité collectives de l’époque. Faut-il pour autant en conclure qu’ils étaient des colonisés?

Durant les années 1960, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) a démontré que les francophones accusaient un retard important sur le plan économique par rapport à la plupart des autres groupes ethniques ou linguistiques, et non pas uniquement par rapport à la communauté anglophone. Cela venait confirmer que le «privilège économique» de la colonisation  n’était assurément pas du côté des francophones.  

La Ville Jacques-Cartier, maintenant partie de Longueuil, était l’exemple typique des difficultés économiques et sociales des francophones. L’écrivain Pierre Vallières en était originaire et son vécu à cet endroit  l’a certainement influencé dans la rédaction de son livre «Nègres blancs d’Amérique». Au moins trois membres de la cellule Chénier du Front de libération du Québec (Paul et Jacques Rose et Francis Simard) ont passé leur enfance dans cette municipalité où la pauvreté était endémique et quasi institutionnalisée. Comme quoi la misère peut engendrer le sentiment d’aliénation et le radicalisme.

En même temps que ces diagnostics tombaient, la coquille protectrice  des francophones s’est transformée. Les courants sociaux qui se sont développés en Occident après la deuxième guerre mondiale les ont rejoints progressivement, mais ce ne fut pas pour autant «Le refus global» prôné par bien des artistes.

Au Québec, la Révolution tranquille s’est amorcée au début des années 1960. Des investissements majeurs en éducation et dans les infrastructures économiques et sociales, au bénéfice notamment des francophones, ont nettement contribué à améliorer leur situation. Ensuite, la reconnaissance du français comme langue officielle du Québec et le bilinguisme officiel au Canada, malgré des ratés, ont aussi contribué à améliorer le climat social et la perception d’eux-mêmes des francophones.

Les Québécois découvraient enfin les possibilités et la marge de manœuvre que leur conféraient les compétences constitutionnelles de leur État pour promouvoir leur développement et leur mieux être. Le slogan «Maître chez nous» collait bien à leur nouvelle réalité, à leur volonté et à leurs aspirations. Les changements et les résultats obtenus sont venus, selon moi, effacer, pour l’essentiel, ce qui pouvait  amener des gens à  imaginer que le «Portrait du colonisé» pouvait en tout ou en partie être le leur.

Les progrès des francophones du Québec ont eu un effet d’émulation chez ceux d’ailleurs au Canada, et ceux-ci ont été enclins à faire valoir leurs droits et à exercer un meilleur contrôle sur leur destinée à certains égards, bien que beaucoup reste à faire.

Les Premières nations, quant à elles, ont réussi à s’imposer, dans une certaine mesure, comme partenaires du développement du Canada, bien que leurs conditions d’existence soient encore loin d’être comparables à ce que vivent les autres Canadiens. Contrairement à bien d’autres peuples colonisés, elles ne peuvent toutefois espérer le départ des colonisateurs, ceux-ci ayant décidé de se fondre dans le paysage.

Au moment de dédier son œuvre aux Canadiens-français, Memmi ne pouvait bien évidemment être au fait de ces développements. D’ailleurs, son «Portrait du colonisé» mettait l’accent sur la relation entre les colonisateurs européens et les peuples qui subissaient la colonisation, en particulier au Maghreb d’où il était originaire. Son Portrait n’était pas adapté à la situation où le colonisateur change, mais demeure un Européen d’origine.

Le premier colonisateur, le français ici, ne pouvait, selon moi, devenir un colonisé simplement parce qu’il ne tenait plus le gouvernail de la colonisation. Il s’ensuivit tout de même des conséquences importantes pour lui dans son rôle et dans les avantages et les inconvénients qu’il a pu retirer de la colonisation. Il demeurait toutefois un acteur important de la colonisation, et non pas seulement un figurant, ne serait-ce que par le rôle qu’il a joué sur le plan politique dans l’évolution du Canada. Il a certes été atteint et blessé dans son amour-propre et dans sa personnalité; il est passé de dominant à dominé, mais pouvait-il pour autant prétendre être le colonisé décrit par Memmi?

Plusieurs indépendantistes des années 1960 cherchaient à se reconnaître dans le «Portrait du colonisé». En 2015, les jeunes indépendantistes ont probablement un égoportrait différent à mettre de l’avant, du moins je leur souhaite.

 

Référence : Memmi, Albert. «Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur et d’une préface de Jean-Paul Sartre». Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1966. 185 pages.

 

14 janv. 2015

«Mémoires de préhistoriens» de Henry et Marie-Antoinette de Lumley


Les «Mémoires de préhistoriens», ce sont les péripéties des précurseurs des civilisations racontées par Henry et Marie-Antoinette de Lumley, deux spécialistes qui leur ont consacré leur vie professionnelle. Ils nous enseignent que ces précurseurs «… ont acquis la station érigée bipède.» (page16) il y a environ sept millions d’années, ce qui permet de les distinguer  des grands singes. Ils ont ensuite développé le langage pour faciliter les communications. Ils ont conçu, façonné et utilisé les premiers outils. Ils ont domestiqué le feu il y a 400 000 ans. Ils sont passés progressivement de cueilleurs végétariens à charognards, puis à chasseurs et pêcheurs et ensuite à producteurs de nourriture.

Leur ouvrage captivant nous aide grandement à prendre conscience qu’avant 5 000 ans d’histoire, il y a eu chez les humains quelque 7 millions d’années de préhistoire. Cette longue période a vu germer la pensée conceptuelle, le sens de l’harmonie, la vie familiale et en société, la pensée symbolique, l’angoisse métaphysique ou les interrogations sur l’au-delà, la sédentarisation, etc. Le chapitre deux constitue d’ailleurs une excellente synthèse de cette évolution.

Les auteurs nous font ainsi faire un voyage dans le temps, aux multiples temps de nos très lointains ancêtres. Ils ont examiné leur évolution par les traces ou les objets qu’ils ont laissés en divers endroits au moment de leur passage sur terre, ce qui nous permet de connaître et de comprendre leur milieu de vie d’avant l’avènement des premières civilisations.

Leurs mémoires nous renseignent aussi sur les changements technologiques dans leur spécialité, changements qui ont permis, entre autres, de dater plus précisément qu’auparavant les étapes de l’évolution et d’observer les conséquences des cycles climatiques sur l’homme préhistorique et son milieu de vie.

Les de Lumley nous font partager leur passion de la préhistoire qui s’étale sur près de 60 ans de carrière. Laissons-les nous confier en quelques mots leur vécu professionnel : «…, nous avons eu la chance et le privilège d’être à la fois les témoins et les acteurs privilégiés de découvertes prodigieuses qui ont bousculé notre connaissance de l’évolution morphologique et culturelle de l’homme.» (page 8)

Enfin, pour les non initiés comme moi, une mappemonde avec les principaux sites préhistoriques, dont il est question dans le livre, serait un ajout intéressant et utile en annexe d’une nouvelle édition, tout comme une chronologie des périodes marquantes de la préhistoire  (temps quaternaires, pléistocène, paléolithique, etc.).


Référence : Henry et Marie-Antoinette de Lumley. «Mémoires de préhistoriens – L’extraordinaire aventure de la préhistoire – Les hommes, les outils, les cultures». Éditions Odile Jacob, 2014. 235 pages.

Lien vers le site Internet de la maison d'édition :
http://www.odilejacob.fr/rechercher/?mot=M%C3%A9moires+de+pr%C3%A9historiens

8 janv. 2015

Les 800 ans de la Magna Carta en 2015

La Magna Carta aura 800 ans en juin 2015. Texte important au moment de sa rédaction et précurseur des constitutions, il est devenu désuet dans son pays d'origine, l'Angleterre. Il a toutefois connu une deuxième vie aux États-Unis où il inspire encore de nos jours les mondes politique et juridique. La revue The Economist consacre un article de deux pages (34 et 35) à son histoire dans son édition du Temps des Fêtes (20 décembre 2014).

Lien vers cet article :
http://www.economist.com/news/christmas-specials/21636510-how-did-failed-treaty-between-medieval-combatants-come-be-seen-foundation

Mise à jour du 8 février

The Globe and Mail  consacre deux pages (A6-A7) à la Magna Carta dans son édition du 3 février dernier. Ses articles à ce sujet sont disponibles à :

http://www.theglobeandmail.com/news/world/how-the-magna-carta-gives-us-a-historical-anchor-for-our-rights/article22754720/

http://www.theglobeandmail.com/news/world/the-magna-carta-a-powerful-symbol-of-justice-triumphing-over-tyranny/article22754478/




18 déc. 2014

Ici Laflaque et The Economist

Commentaire élogieux du caricaturiste de la revue The Economist concernant l'émission Ici Laflaque de Radio-Canada; en voici un extrait : «..., Laflaque is a world leader in animated satire.»

The Economist, The World in 2015, «Paperless cartoons», pages 155 et 156.

Lien vers l'article en question :
http://www.economist.com/news/21631778-political-satire-will-increasingly-be-pixelated-paperless-cartoons

28 nov. 2014

L'économie enseignée en anglais à Toulouse et à Paris

De quoi me surprendre! L'économie serait enseignée en anglais aux écoles de Paris (Paris School of Economics) et de Toulouse (Toulouse School of Economics) en France, selon la revue The Economist.

Lien vers l'article de The Economist :

http://www.economist.com/news/europe/21632506-tale-two-french-economists-and-their-rival-schools-toulouse-v-paris

Symbole d'abdication progressive du français? ou Symbole du passage de la France de statut de colonisateur à statut de colonisé?

Pour alimenter votre réflexion à ce sujet, voici un extrait de la «Déclaration de Dakar» adoptée dans le cadre de la  XVè Conférence des chefs d'État et de gouvernement des pays ayant le français en partage, conférence tenue les 29 et 30 novembre :


«Réitérons notre engagement au renforcement de l’usage de la langue française, véhicule des valeurs portées par la Francophonie, au moyen d’actions renforcées en faveur de sa présence et de sa consolidation sur la scène internationale, notamment par l’application du vade-mecum adopté au Sommet de Bucarest, et dans le respect du multilinguisme. À cet égard, reconnaissons que l’éducation doit rester au coeur de la politique intégrée de promotion de la langue française adoptée au Sommet de Kinshasa et des pactes linguistiques. Demandons à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) et aux opérateurs de veiller à la réalisation de ces politiques, en application du Cadre stratégique de la Francophonie 2015-2022, adopté par ce Sommet ; »


Est-ce que ça reflète le passé, le présent ou l'avenir?

 

20 nov. 2014

Le nationalisme québécois



Aucun parti politique au Québec ne peut aspirer à diriger le gouvernement sans incarner une vision à la fois traditionnelle et contemporaine du nationalisme québécois. La très grande majorité des Québécois francophones sont d’ailleurs nationalistes. Ils ont été nationalistes bien avant l’émergence, au cours des années 1960, du mouvement indépendantiste. En ce sens, être nationaliste ne signifie pas nécessairement être indépendantiste. Toutefois, un indépendantiste est normalement un nationaliste, et il aimerait, sans doute, que tout nationaliste soit indépendantiste.

Mais qu’est-ce que le nationalisme québécois?

Le politologue Léon Dion a analysé cette question, au milieu des années 1980, à partir des contributions de nombreux auteurs et de ses propres réflexions dans «Québec, 1945-2000,  Tome 1, À la recherche du Québec»*. Il retient «dignité blessée», mots empruntés à André Laurendeau, comme «…la composante majeure de tous les nationalismes que le Québec a connus : la représentation de l’autre non seulement comme le plus fort mais surtout comme s’appliquant par plaisir à humilier le plus faible, voilà l’ingrédient qui constitue le principal ferment du nationalisme québécois.» (pages 113 et 114). Cette «dignité» a particulièrement été «blessée», selon moi, lorsqu’il est devenu évident que l’Accord du lac Meech ne serait pas ratifié, ce qui a contribué à ce qu’une majorité de francophones votent «Oui» au référendum de 1995.

Le professeur Dion signale que le nationalisme québécois ne se limite pas à la langue et à la culture «…il s’étend à toutes les instances sociales. La démographie, les classes sociales et la politique agissent de façon plus ou moins directe sur notre sentiment national. On peut dire du nationalisme qu’il se nourrit de la société entière.» (page 112). Quoi de surprenant alors à ce que ces années-ci l’affirmation nationale prenne la forme d’un vaste débat, maintes fois controversé, sur les valeurs québécoises et la nécessité ou non de les enchâsser dans une charte.

À ceux qui s’inquiètent de la disparition du nationalisme d'ici, monsieur Dion offre ceci : « Parfois, on le dirait en déclin, mourant de mort lente ou presque, mais ce n’est là qu’une ruse de l’histoire; on le croirait à l’agonie et soudainement un événement survient qui le ranime.» (page 112)

Le politologue Dion s’est aussi interrogé sur l’avenir du nationalisme québécois : « Le nationalisme québécois n’est pas mort. Il est en pleine mutation : une mutation due en partie au fait que le Québec est maintenant ouvert sur le plan international et en partie au fait que ses assises se diversifient au point où les gens d’affaires, cette nouvelle classe montante, pourraient bien dans les années prochaines devenir les hérauts d’une toute nouvelle conception de la société et, par conséquent, du patriotisme québécois.» (page 128). Ce passage avait quelque chose de prémonitoire puisque, aujourd’hui, un homme d’affaires est le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) et l’éventuel sauveur du Parti québécois (PQ), et de son option indépendantiste, pourrait bien, lui aussi, provenir du monde des affaires.

En conclusion, cette analyse du nationalisme, bien qu’elle fut rédigée il y a près de trente ans, demeure utile et éclairante au moment où les partis politiques au Québec cherchent encore à présenter aux citoyens ce qui les démarque l’un de l’autre dans leurs programmes respectifs pour répondre à l’évolution, pas toujours facile à saisir et à cerner, des aspirations nationales des Québécois. Sa lecture permet d’aller au-delà de l’actualité et de l’éphémère, et de mieux comprendre d’où l’on vient pour mieux envisager où l’on souhaite aller.

    

*DION, Léon. «Québec 1945-2000, Tome 1, À la recherche du Québec». Les presses de l’Université Laval, 1987. Pages 109 à 129.
 
 

P.S. : On m’a récemment signalé le livre du politologue Louis Balthazar «Nouveau bilan du nationalisme au Québec». Plus de trois cents pages de renseignements et d’analyses sur deux cents ans de nationalisme d’ici. Ce livre a été publié chez VLB éditeur en 2013.
http://www.edvlb.com/nouveau-bilan-nationalisme-au-quebec/louis-balthazar/livre/9782896493920
 

Une critique de ce livre a été rédigée par Louis Cornellier et a été publiée sur le site Internet du quotidien Le Devoir le premier février 2014.
http://www.ledevoir.com/culture/livres/398622/200-ans-de-nationalisme-quebecois

17 nov. 2014

À 105 ans, une source d'inspiration

Mourir à 105 ans demeure exceptionnel. Mourir en champion de natation à cet âge l'est probablement encore plus. Jaring Timmerman a commencé à participer à des compétitions de natation à 78 ans. Il a remporté 160 médailles et établi six records du monde de natation, dont deux, en janvier dernier, dans la nouvelle catégorie des 105 à 109 ans.

Les gènes, l'exercice, la diète et l'état d'esprit expliquent, selon monsieur Timmerman, sa longévité en bonne condition.

Sans nécessairement viser d'aussi bons résultats que les siens, son histoire saura peut-être vous inspirer et vous motiver à prendre en main votre santé et votre destinée.

Voici le lien vers l'article qui résume sa vie :

http://www.theglobeandmail.com/news/national/centenarian-businessman-jaring-timmerman-was-a-star-swimmer/article21487767/

30 sept. 2014

«Regard du Massachusetts sur l'Acadie» de Caroline St-Louis

Dans son essai, Caroline St-Louis analyse le contenu du journal personnel de John Winthrop, gouverneur du Massachusetts au cours de la première moitié du dix-septième siècle, plus particulièrement entre 1630 et 1649. Cet examen sert de base au récit de la naissance de l'Acadie et du Massachusetts et des relations que ces deux colonies ont développées à cette époque. L'une est française et catholique; l'autre est anglaise et puritaine. Leurs motivations et leurs intérêts respectifs sont parfois semblables, parfois divergents, et, nécessairement, influencés par ce qui se passe entre la France et l'Angleterre.

Ce qui ressort de cet ouvrage, c'est, avant tout, le conflit entre les deux gouverneurs français de l'Acadie : La Tour et d'Aulnay. La Tour cherche à développer des liens politiques et commerciaux avec le Massachusetts afin d'avoir le dessus sur d'Aulnay. Il ne réussira pas à avoir l'appui militaire qu'il recherche, mais il obtiendra une entente de libre commerce qui permettra aux marchands du Massachusetts de «...s'insérer dans le lucratif commerce des fourrures à l'est de la rivière Penobscot,...» (page 33). C'est toutefois d'Aulnay qui l'emportera finalement en 1645.

Une fois signée, en 1646, une entente de paix durable entre l'Acadie et le Massachusetts «..., les relations politiques cessèrent complètement entre les deux parties et d'Aulnay continua à protéger les ressources naturelles de l'Acadie.» (page 131).

Madame St-Louis cite en introduction un passage d'une autre étude, celle de Marie Anne MacDonald*, qui résume bien la situation et les conséquences du conflit entre Français à l'époque :

«...lorsque s'ouvre le conflit entre La Tour et d'Aulnay, l'Acadie figure à égalité sinon plus haut que Québec dans les visées coloniales françaises. Lorsqu'il prend fin, elle est épuisée, une proie facile pour la Nouvelle-Angleterre en pleine expansion. Elle devient simple pion dans l'échiquier politique, incapable d'influencer ni son sort ni celui de quiconque.» (page 22).

L'ouvrage de madame St-Louis aide à comprendre les origines de ce qui deviendra la tragédie acadienne, dont le point culminant sera La déportation des Acadiens ou Le grand dérangement.




Références : St-Louis, Caroline. «Regard du Massachusetts sur l'Acadie - Le journal de Winthrop, 1630-1649». Éditions La Grande Marée, 2009. 137 pages.

http://www.archambault.ca/stlouis-caroline-regard-du-massachusetts-sur-lacadiejournal-de-winthrop-16301649-le-ACH002998668-fr-pr

* MacDonald, Marie Anne. «Fortune and La Tour: the civil war in Acadia», 1983.

7 sept. 2014

Indicateurs de récession


Mon article «Récession : des repères»*, publié le 19 septembre 2011, examinait les concepts de ralentissement, récession, dépression et crise. Je récidive cette fois-ci en mettant l’accent sur les indicateurs retenus pour déterminer si une économie est en récession.

Analystes et journalistes de l’actualité économique, qu’ils soient ou ne soient pas économistes, concluent, souvent et automatiquement, qu’il y a récession dès que le PIB réel d’une économie se contracte au cours de deux trimestres consécutifs. En outre, les politiciens se font parfois tendre le piège de se prononcer sur la définition d’une récession. Leur entourage les amène fréquemment à dire : c’est au moins deux trimestres consécutifs de baisse du PIB réel.  
Alors, comment se fait-il que l’une des récessions au Canada n’a duré qu’un trimestre (premier trimestre de 1975), et que la plus récente récession aux États-Unis  (décembre 2007 à juin 2009) a débuté sans que le PIB réel diminue deux trimestres consécutifs au premier semestre de 2008?
La réponse tient au fait que les organismes qui ont la responsabilité de dater les cycles économiques utilisent, en plus du PIB réel, d’autres indicateurs macro-économiques.
Noblesse oblige, commençons par le National Bureau of Economic Research (NBER). Le Comité de datation des cycles d’affaires de cet organisme américain retient le PIB réel, le revenu réel, l’emploi, la production industrielle, le commerce de gros, les ventes au détail et tout autre indicateur qui pourrait, selon les circonstances, éclairer sa décision.[1]

Le Comité de datation des cycles d’affaires  du Centre for Economic Policy Research (CEPR), qui a la responsabilité de dater les récessions pour la Zone euro, utilise lui aussi un ensemble d’indicateurs, dont le PIB réel, l’emploi, l’investissement des entreprises, la production industrielle et la consommation.[2]

Le Conseil sur les cycles d’affaires de l’Institut C. D. Howe retient le PIB réel et l’emploi. Précisons que, depuis 2012, cet organisme a pris le relais de Statistique Canada dans l’identification des récessions au Canada.[3]


Au Japon, le Comité sur les indicateurs de cycles d’affaires du Economic and Social Research Institute (ESRI) analyse un bon nombre d’indicateurs coïncidents, dont la production industrielle, les ventes au détail et le commerce de gros, et il revient au Président de l’ESRI de rendre une décision quant à l’occurrence d’une récession.

Ces quatre organismes insistent sur l’importance d’examiner non seulement la durée, mais aussi l’ampleur et la portée (degré de propagation à l’ensemble de l’économie) de la baisse de l’activité économique dans la détermination de l’occurrence d’une récession.

Le Conference Board ne joue pas de rôle officiel à cet égard. Toutefois, il emploie le PIB réel et son indice d’indicateurs coïncidents pour un bon nombre de pays. Les variables coïncidentes sont, le plus souvent, l’emploi, la production industrielle et les ventes au détail. L’Economic Cycle Research Institute examine lui aussi les cycles économiques d’un bon nombre de pays, et il emploie la méthode du NBER pour déterminer les périodes de récession.

Pour l’économie du Québec, des économistes de Desjardins ont identifié des récessions, mais uniquement à partir du PIB réel. Cependant, en note de leur document à ce sujet, ils ont tenu à préciser ceci :

«…, deux trimestres consécutifs de baisses du PIB réel ou plus ne correspondent pas nécessairement à une récession. Il faut aussi qu’une réduction importante de l’activité économique caractérise la période. Si la baisse est de faible ampleur, il peut s’agir d’une phase de ralentissement.»[4] 



En ce qui concerne les cycles conjoncturels de l’économie mondiale, des économistes du Fonds monétaire international (FMI) utilisent, comme indicateur clé de l’occurrence d’une récession, le PIB mondial réel par habitant pondéré en parité de pouvoir d’achat. Ils examinent aussi la production industrielle, les échanges commerciaux, les flux de capitaux, la consommation de pétrole, le chômage, la consommation par habitant et l’investissement par habitant.[5]


 




Par ailleurs, un point particulièrement faible de l’approche basée sur  deux trimestres  consécutifs de contraction tient au fait que, lors de révisions des données, un trimestre de faible contraction peut bien devenir un trimestre de stagnation ou de croissance faible. Qu’advient-il alors de l’annonce précipitée d’une récession? Elle tombe dans l’oubli ou on l’ignore.






Bien que cette supposée règle des deux trimestres ait les avantages d’être simple, facile à expliquer, automatique et populaire, les spécialistes de l’analyse des cycles économiques la réfutent, ceux-ci préférant exercer leur jugement  à partir d’un certain nombre d’indicateurs  et de critères (durée, ampleur et portée).



Pour conclure, d’où provient cette idée ou croyance que deux trimestres consécutifs de contraction du PIB réel égalent récession?

Il semble qu'elle tire son origine d’une interprétation erronée d’une observation statistique du NBER, durant les années 1960, à l’effet que les récessions aux États-Unis duraient au moins six mois.[6]

Tenant compte de tout ce qui précède, et en s’inspirant des écrits des organismes compétents, ne serait-il pas approprié de suggérer aux politiciens, ainsi qu’à leurs conseillers, la réponse suivante à une interrogation sur la définition d’une récession :

- C’est une diminution importante de l’activité, propagée à l’ensemble de l’économie, d'une durée d'au moins quelques mois.
 
* Lien vers «Récession : des repères» : http://leblogdejpfsurlesindicateursavances.blogspot.ca/2011/09/la-definition-dune-recession.html


N.B. : La version anglaise de cet article est disponible à : http://jpsblogonleadingindicators.blogspot.ca/2014/12/recession-indicators.html





[1] Pour en savoir plus, je recommande au lecteur de consulter la plus récente décision du Comité de datation des cycles d’affaires du NBER ainsi que ses réponses aux questions fréquemment posées à l’adresse :

http://www.nber.org/cycles.html

[2]Le site Internet du CEPR présente les décisions et la méthodologie de son comité de datation des cycles d’affaires à l’adresse : http://www.cepr.org/content/euro-area-business-cycle-dating-committee


[3] Cross, Philip et Philippe Bergevin. «Turning Points: Business Cycles in Canada since 1926». Institut C.D. Howe. Octobre 2012. Disponible à : http://www.cdhowe.org/turning-points-business-cycles-in-canada-since-1926/19364


[4]  Bégin, Hélène et Jonathan Créchet. «Du nouveau pour l’Indice précurseur Desjardins». Desjardins Études économiques. Janvier 2013. Disponible à :




[5] FMI «Perspectives de l’économie mondiale», avril 2009, encadré 1.1, pages 11 à 15 de la version française. Disponible à :


 
[6] Extrait du document, cité ci-haut, de  Cross et Bergevin en page 4 :

«The notion that a recession is defined by two or more consecutive quarterly declines in GDP has become well entrenched in popular discussions. The origins of the consecutive-declines guideline go back to a mistaken interpretation of a simple statistical observation by the NBER that, in practice, recessions in the United States lasted at least six months (Moore 1967). Lay people, anxious to penetrate the byzantine process used at the time to assess cycles, quickly jumped on this as a rule even though it was just a statistical artifact. Indeed, the NBER itself has never used consecutive quarterly declines in GDP as a definition of a recession.»