6 juil. 2021

« Jean de Grandpré, l'héritage d'un géant » de Danielle Stanton et Hervé Anctil

Ce livre porte sur la vie personnelle et professionnelle de Jean de Grandpré, un homme d'affaires exceptionnel. Un leader né qui a su bien exploiter ses talents, son énergie et ses capacités intellectuelles. Sa discipline, sa rigueur, son intégrité, son engagement et sa bienveillance sont parmi ses qualités mises en évidence dans cette biographie sommaire. 

Sa contribution professionnelle s'est manifestée, notamment, durant plusieurs années, dans l'industrie des télécommunications. Il a présidé, en particulier, au passage de Bell, une entreprise canadienne, à BCE, un conglomérat de classe mondiale. Il a aussi participé à un grand nombre de conseils d'administration d'entreprises. Son implication sociale est aussi notable dans bien des domaines. Il est un « géant » québécois, même s'il préfère s'identifier avant tout en tant que Canadien.

Une vie bien remplie! Une vie bien racontée par Stanton et Anctil!

Note : L'apogée et la triste fin de Nortel sont rappelées aux pages 161 à 173.




« Jean de Grandpré, l'héritage d'un géant ». Les Éditions La Presse, 2019. 210 pages. 

6 mars 2021

« La story de la langue française » de Jean Pruvost

À l’école, la « Grammaire française » de Jean-Marie Laurence nous apprenait que le français provenait de l’intégration de trois langues : le celtique (version gauloise), le latin et le germanique. L’histoire s’arrêtait là, et nous passions, cela va de soi, à la grammaire. Dans « La story de langue française » de Jean Pruvost, l’histoire générale  et celle de la langue française deviennent un préalable à l’analyse de l’évolution du vocabulaire en français.

Le français et l’anglais appartiennent à la grande famille des langues indo-européennes. On y retrouve des langues mortes, comme le latin et le sanskrit, et des langues vivantes, comme celles parlées en Europe ainsi que le persan et l’hindi (page 49). Toutefois, le français, par son association prononcée au latin, fait partie de la branche dite romane, et l’anglais de la branche germanique, tout comme l’allemand et les langues des pays scandinaves (page 50).

N’empêche, les liens entre le français et l’anglais sont importants, et ils remontent à près d’un millénaire. Guillaume le Conquérant et ses héritiers ont imposé le français à l’Angleterre à compter du onzième siècle de notre ère. L’histoire des liens entre ces deux langues, c’est également, à maints égards, celle des relations entre la France et l’Angleterre. Pruvost nous signale aussi, vers la fin de son livre, l’influence relativement récente et notable des États-Unis sur la langue française, particulièrement par l’usage en français du vocabulaire anglais de la gestion, du numérique, de la musique et du cinéma.

Pruvost écrit que «…le voyage des mots du français à l’anglais et de l’anglais au français au fil des siècles est incessant…» (page 46). Il en est résulté, bien des fois, des changements à leur écriture et à leur signification. Le mot « budget » en constitue une bonne illustration. Le mot gaulois bulga (signifiant sac) devient bougette (sac contenant des pièces de monnaie) en ancien français. Une fois arrivé en Angleterre, on le prononce boudgett, selon Druon*. Il y prend là sa signification moderne; il y est associé aux finances publiques notamment. Il revient en France avec ce sens à compter de la deuxième moitié du dix-huitième siècle (pages 56 et 57).

L’anglais vient au premier rang du palmarès des langues d’emprunt du français. Pruvost nous indique aussi que peu de Français sont conscients de l’importance de l’italien dans l’évolution de leur langue. Il est pourtant au deuxième rang des langues d’emprunt (page 176). L’auteur consacre d’ailleurs une soixantaine de pages à l’influence italienne (pages 195 à 257). Surprise, du moins pour moi, l’arabe qui n’a rien d’une langue indo-européenne, vient au troisième rang. À titre d’exemple, les mots « tasse », « café » et « alcool » sont d’origine arabe. Ainsi, lorsque vous utilisez les mots « tasse de café », il y a en quelque sorte de l’arabe dans votre langage. Les Vikings ont aussi laissé trace de leur passage dans la langue française.

Si votre prénom est Clovis, lisez la page 87, et vous verrez que vous auriez pu tout aussi bien vous appeler Louis, tenant compte de l’évolution de la façon de l’écrire.

En conclusion, la storie de la langue française abonde en exemples de mots qui reflètent les influences d’une langue sur une autre. Il s’agit là de l’une de ses richesses. C’est aussi, par le biais de la langue, une histoire de l’empreinte importante des relations entre les peuples. Seul point agaçant : les nombreuses références à la grand-mère de l’auteur au début du livre.

Offrez-vous ce livre de Jean Pruvost et le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey. Ainsi, vous serez désormais bien outillés en ouvrages de références pour faire vos devoirs et vos exercices de lexicologie, du moins en français.

 

*Druon, Maurice. « Les Rois maudits ». Le livre de poche, tome 1, page 361.


 




Pruvost, Jean. « La story de la langue française – Ce que le français doit à l’anglais et vice-versa ». Éditions Tallandier, 2020.

8 févr. 2021

« The Ages of Globalization » de Jeffrey D. Sachs

 

Souhaitez-vous en apprendre sur l’histoire et les diverses dimensions de la mondialisation? Si oui, offrez-vous la lecture de « The Ages of Globalisation ». Jeffrey Sachs y réussit l’exploit exceptionnel de condenser, en un peu plus de deux cents pages, son analyse d’environ 70 000 ans de ce phénomène.

L’auteur y regroupe en sept périodes les changements marquants de l’aventure  humaine au cours de ces millénaires, allant de la sortie de l’Afrique vers d’autres continents à la révolution digitale du début du vingt-et-unième siècle. Le tableau à la page 6 présente une excellente synthèse des points de démarcation importants entre chaque période que ce soit en matière militaire, d’énergie, d’information, d’agriculture, d’industrie, de transport et de gouvernance. D’ailleurs, les tableaux, graphiques, cartes géographiques et photos abondent dans ce livre, ce qui vient  faciliter l’assimilation de son contenu.

Sachs souligne comment l’interaction de la géographie, de la technologie et des institutions a contribué à l’évolution des sociétés que ce soit sur les plans économique, culturel, politique, religieux, géopolitique, etc.

Son analyse est sans complaisance et sans parti pris. Il sait bien faire la part des choses entre les avantages et les inconvénients de la mondialisation. En outre, les bouleversements et les tragédies qu’il y associe, l’amènent à en tirer plusieurs leçons qu’il transforme ensuite en propositions pour l’avenir. Il fait d’ailleurs plusieurs recommandations dans le chapitre final de son livre pour mieux combiner prospérité, justice sociale, paix et développement durable.

Sachs suggère, à la page 197,  l’équivalent de « The Wealth of Nations » (1776) d’Adam Smith pour le vingt-et-unième siècle, soit « The Sustainable Development of Nations », un concept regroupant des objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Peut-être s’agit-il là du titre de l’un de ses prochains livres, lui qui a développé une grande expertise en la matière.

Un beau voyage dans le temps cet ouvrage, accompagné d’une esquisse de plan d’action commun pour le vingt-et-unième siècle.




 

Sachs, Jeffrey D. « The Ages of Globalization ». Columbia University Press, 2020.

10 juil. 2020

« Narrative Economics: How Stories Go Viral & Drive Major Economic Events »



Robert J. Shiller examine dans «Narrative Economics»*  comment les perceptions et les croyances populaires se répandent, deviennent contagieuses et en viennent à influencer les choix économiques des citoyens ainsi que, ultimement, les décisions des gens d’affaires quant à l’embauche de travailleurs et à leurs investissements.

Shiller étudie cette dimension de l’économie depuis bien des années. Il estime que ses collègues économistes devraient, eux aussi, y donner de l’importance dans leurs analyses. La compréhension de la contagion des histoires et de leurs conséquences doit, selon lui, s’ajouter à l’examen des phénomènes et des politiques économiques. Il estime que les économistes doivent fouiller ce sujet, le documenter, l’analyser et l’expliquer. Il indique qu’il s’agit là d’un complément utile aux analyses à partir de modèles. Il avance même que les économistes peuvent faire progresser leur science en développant et en incorporant dans leurs travaux «… the art of narrative economics.» (page xv)

Cet économiste nobel donne plusieurs exemples de croyances populaires qui se sont imposées et qui ont influencé la perception de certains sujets en économie ainsi que les comportements des gens. Il s’attarde notamment :

·         aux paniques et, à l’opposé, aux excès de confiance,

·         à la frugalité et à la consommation ostentatoire,

·         à l’étalon-or et au bimétallisme,

·         aux machines, à l’automatisation, à l’intelligence artificielle  et à leurs effets perçus ou anticipés sur l’emploi,

·         aux bulles spéculatives dans les marchés boursier et immobilier,

·         aux boycotts, aux profiteurs et aux entreprises malveillantes,

·         aux syndicats et à leur influence présumée sur les salaires et les prix, et

·         au Bitcoin.

Il explique comment les opinions se développent, ainsi que leurs récurrences et leurs mutations. Il utilise des outils de recherche par mots-clés, comme Proquest News and Newspaper et Google Ngrams. Les modèles mathématiques mis au point par les épidémiologistes lui servent pour mesurer le degré de propagation des idées reçues. Il en génère de nombreux graphiques illustrant particulièrement bien ses propos.

Ses analyses abondent en référence aux phases d’expansion et de récession du cycle économique. Il signale comment les convictions qui se propagent en viennent à accentuer l’ampleur et la durée de ces phases, tout comme l’adoption de comportements frugaux ou les excès de confiance.

La dernière partie de son livre est consacrée à un programme de travail pour rendre encore plus efficace et pertinente l’analyse des idées reçues et leurs conséquences sur le plan économique. Des moteurs de recherche toujours plus perfectionnés grâce à l’intelligence artificielle, des sondages ciblés des opinions et des groupes de discussion sur des thèmes précis font partie de ce qu’il propose pour développer le potentiel des «Narratives» en économie.

Par ailleurs, on en vient à se demander pourquoi Shiller consacre des dizaines de pages de son livre à justifier l’à-propos de son approche. L’évidence découlant des démonstrations d’un spécialiste de grande notoriété ne devrait-elle pas suffire? La réponse tient vraisemblablement de la nature du sujet traité et de son originalité, du moins par rapport aux façons de faire traditionnelles des économistes.

En conclusion, Shiller propose dans son livre un cadre d’analyse différent de ce à quoi nous sommes habitués. Il ne rejette rien de ce qui existe. Il ajoute plutôt une dimension à la compréhension des comportements et de l’économie. Cet ouvrage s’avère aussi une source de renseignements de qualité exceptionnelle sur l’économie des quelque cent cinquante dernières années.



*Shiller, Robert J. «Narrative Economics – How Stories Go Viral & Drive Major Economic Events».  Princeton University Press, 2019. 300 pages, en excluant la préface, les notes, les références et l’index.